Lettre 010 : « Cher Monsieur Benz (4) »

Lettre 010

30 mai 2021

Cher Monsieur Benz,

Aujourd’hui c’est la fête des mères donc logiquement j’aurais dû adresser cette missive à ma môman, pour lui dire combien je l’aime parce qu’elle est belle comme une hirondelle, qu’elle sent bon le shampoing qui ne pique pas les yeux et que même lorsqu’elle se trouvera à l’EHPAD, je lui ferai envoyer un collier de coquillettes une fois par an. Carl, vous êtes d’accord avec moi sur le fait que l’on m’a connu plus inspirée. Puis il est grand temps de découvrir le fin mot de l’histoire de la Clio dans la tranchée.

Ainsi, quelques semaines après les évènements, j’ai reçu un courrier de la part de mon assureur me signifiant qu’il abandonnait la procédure. Le type s’en lavait tellement les mains que Ponce Pilate a dû se retourner dans sa tombe. Pour justifier son choix, il a joint à sa missive la copie d’un document signé par l’avocat de la partie adverse. Ce dernier disait grosso merdo qu’aucune tranchée n’avait été creusée à l’endroit de l’accident. De ce fait, monsieur de l’escroquerie, informé de mon témoignage, s’inquiétait pour ma santé mentale. Trop aimable !   

Mon sang ne faisant qu’un tour, j’ai dégainé mon téléphone pour demander, avec toute la patience qui me caractérise dans ce genre de situation, un complément d’informations à ma compagnie d’assurance. Sachez, Monsieur Benz, que pour cette dernière le fait que la partie adverse fasse intervenir un avocat a entrainé le transfert de mon dossier au sein du service juridique. Sauf que celui-ci n’a pas souhaité intervenir, le montant des frais à régler n’étant pas assez élevé. Personne ne voulant du bébé décision a été prise de clore le dossier tout en appliquant un malus à mon contrat, because t’avais qu’à acheter un GPS la gueuse.

C’est alors que toute l’injustice de la situation m’a frappée. Pour le carrossier, je n’étais qu’un petit bout de jeune femme ignorant tout de la mécanique automobile. Pour l’assureur, je n’étais qu’une suite de chiffres parmi des milliers. Pour monsieur de l’escroquerie, je n’étais qu’une misérable, une infortunée, une sans-le-sou. Ce jour-là, j’ai compris pourquoi nous représentions la justice avec un bandeau sur les yeux. Pas parce qu’elle est impartiale, objective et indépendante. Oh non ! Mais parce qu’elle a honte d’être corrompue, qu’elle n’ose plus regarder le reflet de son infamie dans le miroir, qu’elle préfère rester dans l’ignorance au lieu de poser les yeux sur sa propre décadence.

Monsieur Benz, après quelques minutes, j’ai ravalé ma fierté, ma dignité et mes larmes de colère. Je suis montée dans la Clio et j’ai roulé jusque chez le carrossier. J’ai sorti mon chéquier, mon propre stylo (un relent de fierté mal placée), puis j’ai aligné le montant à trois chiffres sur le chèque. J’ai ensuite envoyé un courrier à la compagnie d’assurance stipulant que l’affaire étant classée de leur propre initiative et que la présomption d’innocence s’appliquant encore dans ce pays, ils ne pouvaient frapper mon contrat d’un malus. J’ai obtenu gain de cause sur ce point-là, maigre consolation.

Cher Monsieur Benz, ce type je le plains. Il n’a pas eu le courage de se confronter à moi, il a été incapable de se défendre sans son avocat, il a eu besoin d’user de son pouvoir et de son argent pour ne pas perdre la face. Je n’envie pas sa situation, car pour ma part je n’ai pas à acheter l’amour ou l’amitié d’autrui, j’ai le courage de mener mes combats, je sais reconnaître mes erreurs et demander pardon. Je le plains sincèrement, parce que quelle que soit la taille de sa sphère d’influence, cet homme (si l’on peut appeler « ça » un homme) est et demeurera à jamais seul. Je le plains car je possède des trésors inestimables qu’il ne pourra toujours que convoiter.

Un jour le destin a voulu que je me trouve dans un hall d’immeuble face à la boite aux lettres de monsieur de l’escroquerie. La tentation a été forte, mais je ne suis pas montée frapper à sa porte, parce qu’à cet instant j’ai pris conscience que j’avais plus de valeur(s) que ce pauvre type.

Chacun sa route… peut-être que les nôtres se croiseront à nouveau.

Crédit photo : sajinka2 sur Pixabay. 

Publié par melaniebonnotauteure

Auteure et chroniqueuse littéraire.

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