« Partir ou revenir » (1/2)

En 2016, j’ai participé au concours international de la nouvelle George Sand de Déols en Berry (36), organisé par l’association APCI. J’ai proposé la nouvelle « Partir ou revenir » pour le thème « fragment(s) ». J’ai fait le choix de vous livrer ce texte comme il a été écrit à l’époque. Par rapport à son format, il sera publié en deux épisodes. Bonne lecture !

Tout est si calme… le silence absolu.

Plus aucune pensée n’occupe mon esprit. Mon corps est si léger, comme en apesanteur. Une vague de chaleur m’envahit peu à peu. J’ouvre les yeux sur le néant, je n’éprouve aucune peur. Les réponses sont inutiles, mon âme n’a plus de questions à adresser à ce monde. Le temps n’a plus cours. Un baiser de bienveillance sur mes lèvres et j’atteins l’extase. Tout est si parfait, je suis en paix. Une lueur apparaît loin au dessus de mon visage, juste un scintillement dans cette nuit sans lune. Mon regard ne peut se détacher de cette étoile vacillante, qui tel un léger flocon de neige, se laisse tomber jusqu’à moi, fondant sur ma peau. Je sursaute ! Là où j’attendais la caresse d’un ange, je reçois la morsure d’une vipère au venin de glace. Je lève les yeux de nouveau et à la vue de la multitude de flocons qui s’abattent sur moi, je suis saisie d’effroi.

Je ne suis plus maîtresse de ma chair, mes hurlements restent dans ma gorge. Je ne peux me débattre lorsque me transpercent, par dizaines, des lames plus acérées les unes que les autres. L’hiver s’empare de moi et alors que je sens ma fin proche, je perçois un faible écho. La voix fluette d’un enfant apeuré :

« Mamaaaaaan ! »

***

« Mamaaaaaan ! Elle est morte la dame ? »

Mes paupières s’ouvrent sur un océan lourd de nuages moutonneux. Trois visages sont penchés sur moi avec la même expression inquiète qui en dit long sur la situation. Je comprends rapidement que je suis allongée, voire incrustée, dans la poudreuse. Je veux parler mais seul un murmure daigne franchir la barrière de mes lèvres.

« Il y a eu une avalanche ? Sur une piste verte ? »

L’homme, bien qu’il m’apparaisse flou, dégage un certain charme qui ne me laisse pas insensible. Il me répond avec un débit tel, que ses paroles se déversent sur moi comme un torrent.

« Non, non, non, je suis tellement désolé ! Tout est de ma faute. Je m’en veux tellement. NON NE BOUGEZ PAS ! il frôle l’hystérie. Le petit, mon neveu, Benjamin, il a… il a traversé la piste comme un fou. Le sapin, il allait droit sur le sapin à toute vitesse. Ma sœur, sa mère, Muriel a hurlée. J’ai foncé pour le rattraper et vous étiez là et le sapin aussi, et, et, et… Je suis affreusement désolé. J’ai rattrapé le petit et je vous ai poussé dans… mais je ne voulais pas… je vous assure que…

— LE SAPIN ! » Je viens de hurler faisant sursauter la petite troupe. Je me souviens d’avoir été heurtée, avant de faire de même au fameux sapin. Je souris et laisse ma tête s’enfoncer dans mon cocon de glace. Le néant m’appelle, je ne refuse pas l’invitation. Son étreinte est si agréablement apaisante. 

***

De nouveau tout est noir, de nouveau la légèreté, mais pas le silence, du moins pas tout à fait. C’est confus, tout se mélange, des sonneries, des bips, des cris, des pleurs, des objets qui s’entrechoquent… Parmi le brouhaha, je la distingue, l’intonation est différente mais je la reconnais cette voix, celle du skieur. Qui est-il ? La vague de chaleur tente une approche, je la repousse. L’envie d’y céder ne manque pas, mais la curiosité l’emporte sur le confort. Je veux me concentrer, c’est si difficile. Du brouillard surgit de nulle part. Plus je fais l’effort de réfléchir et plus il se densifie et resserre son carcan sur ma poitrine. J’étouffe, je veux tout de même savoir, je dois comprendre. Le néant ne veut pas, et juste avant qu’il ne m’engouffre totalement, je perçois une voix étouffée mais pleine de fierté s’écrier :

«  Maman, regarde ! »

***

« Maman, regarde ! J’arrive à faire du vélo sans les petites roues. » S’écrie avec fierté Violette, ma petite voisine.

Le skieur est là, confortablement installé sur ma terrasse. J’apprécie sa présence, elle me rassure. Il y a autre chose, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Cela ne doit pas avoir d’importance.

«  Ne vous sentez pas obligé de venir me rendre visite toutes les semaines, ni d’apporter un bouquet de fleurs à chaque fois. Regardez, je peux de nouveau marcher et mon épaule a quasiment retrouvé toute sa mobilité. »

Pour appuyer mes propos, j’esquisse un improbable pas de danse.

Je souris… il rit.

« Ca ne me dérange pas de venir, bien au contraire. Je dois tout de même vous avouer que pour payer les quatre mois de fleurs, j’ai dû prendre un crédit auprès de ma banque. » Il prend un air faussement contrit.  Il me fait rire. Il se lève et se rapproche de mon fauteuil.

« Vous êtes délicieusement belle quand vous riez. »

Je reste muette, mon pouls s’accélère, ma respiration s’emballe. Il se penche et dans un élan d’audace, m’embrasse. Mes oreilles bourdonnent, mon sang s’embrase de bonheur, tout tourne et je bascule dans les bras…

***

… du néant.

« Attends ! Non attends ! Ce sont des souvenirs ? Ce sont mes souvenirs ? Dis-moi ! »

Pas de réponse… Le néant prend, mais ne rend pas. Il me caresse, tente d’amadouer mes sens, m’enivre de ses phéromones. Cela serait tellement exquis de céder. Après tout, qu’est ce qui me retient… Ce n’était peut-être que des rêves. Je m’abandonne, quand tout à coup ma voix jaillit de toutes parts. Mes yeux s’écarquillent de surprise. Ma résistance est telle qu’il me lâche.

« Maman, viens ! »

***

« Maman, viens ! Viens poser pour la photo ! »

Des pétales de roses, du rouge vermillon au pourpre, pleuvent sur moi. J’aperçois une alliance à mon annulaire gauche. Je tourne la tête… il est là… mon skieur… mon charmant… mon prince… et maintenant, mon mari. Il rayonne de bonheur. J’exulte.

« Promets-moi une chose s’il te plaît. 

— Tout ce que tu veux mon amour. 

— Si nous avons un fils un jour, ne lui dis jamais que tu m’as séduite en m’envoyant tête la première dans un arbre. »

Le fou rire le prend, nos amis et nos familles nous acclament, le soleil nous béni.

« Ne bougez plus ! »

Un flash m’éblouit, je cligne des yeux… tout a disparu.

***

Je suis là, seule, je flotte, j’attends. Le brouhaha n’a pas cessé, le temps passe t-il seulement. Des larmes perlent avec paresse le long de mes yeux, dévalent mes tempes et se laissent tomber dans le vide. Que se passe t-il ? J’entends des sons, des voix, plus ou moins proches, plus ou moins familiers. Quelque chose m’échappe, je suis prisonnière des limbes. Le néant me laisse un répit, à peine le temps de reprendre mes esprits. Je touche du bout des doigts la solution. Le doute m’assaille, la peur me tenaille. Il ne lui en fallait pas plus pour revenir à la charge. Trop tard ! Je m’accroche à la voix claire et bienveillante qui résonne autour de moi :

« Maman, bonjour ! »

A suivre…

Crédit photo : Pixxl Teufel sur Pixabay.

Publié par melaniebonnotauteure

Auteure et chroniqueuse littéraire.

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