« Choisis »

A l’automne 2019, j’ai remporté le concours de nouvelles du salon du livre régional de Pignan (34) en proposant la nouvelle « Choisis », pour le thème « J’ai fait un rêve étrange ». J’espère que vous aurez autant de plaisir à la lire que j’en ai pris pour l’écrire.


Les enfants sont partis en courant dans les vignes, ils essayent d’attraper le chien, qui s’est enfui avec leur cerf-volant. Soudain, Melchior lâche son trésor et se met à aboyer, les enfants stoppent leur course et montrent le ciel du doigt. Il me faut un certain temps pour enfin apercevoir ce qui met en émoi la petite troupe. Le Mistral rabat sur eux une multitude de lucioles. Comment se fait-il que nous puissions voir leur luminescence en plein milieu de l’après-midi ? Intrigué, je me retourne pour crier aux autres de venir voir.

Je suis saisi d’un vertige. C’est le pot de départ d’Agathe, la secrétaire du cabinet d’expertise. Nous sommes assis en terrasse, place de la Comédie, à Montpellier. Elle frissonne légèrement et parle de la chance que nous avons de vivre dans une région où l’automne ressemble à l’été indien. J’ai l’étrange sensation d’avoir perdu le fil de la conversation, voire même de la soirée. Elle fronce légèrement les sourcils et se concentre. Je fais de même et j’entends, malgré les bruits ambiants, un bourdonnement. Comme si un essaim géant d’abeilles était en approche. Je lève les yeux, mais les lumières de la ville masquent le ciel. Je repose mon regard sur Agathe, mais elle n’est plus là.

Je sursaute, je suis au Pont du Gard, il fait nuit. Je me trouve à l’arrière d’un groupe de personnes portant frontales et sacs à dos. Je sursaute à nouveau lorsque mon ami Jean-Marc, le président du club de randonnée, me tape sur l’épaule. Il me demande si tout va bien. Je n’ai pas le temps de répondre qu’une voix s’élève à l’avant du groupe, nous conseillant de regarder en l’air. De toute ma vie, je n’avais vu une telle pluie d’étoiles filantes. C’est magnifique et étrange à la fois. Quelque chose me dérange dans ce ballet aérien. Nous sommes tous hypnotisés par le spectacle, dans ce cadre magnifique. Soudain, je comprends ce qui ne va pas, quelque chose n’est pas naturel. Je tourne la tête pour prévenir Jean-Marc, mais c’est mon beau-père qui me fait face.

L’après-midi est bien entamée, toute la famille est réunie pour la traditionnelle cueillette des picholines. C’est à mon tour de donner mon estimation sur la quantité d’huile que nous aurons cette année. Comment suis-je arrivé là ? Je demande où sont les enfants, on me répond qu’ils sont partis faire du cerf-volant dans les vignes. Je me souviens des lucioles. Mais personne ne semble comprendre de quoi je parle. Mon beau-frère s’exclame que le rosé des Corbières a fait une victime. Cela déclenche l’hilarité générale. Lorsque Melchior se met à japper, tous les regards se tournent dans la même direction. Je titube.

Je peine à reprendre totalement mes esprits, lorsque je me rends compte que je suis revenu dans la vigne. Les enfants entourent le chien, dont les jappements sont de plus en plus aigus. Je dois halluciner, car il me semble que son pelage fume légèrement. Clara explique que c’est la luciole qu’il a mangée qui a dû lui piquer la gueule. Puis Bastien crie et se met à pleurer, parce qu’une luciole lui a piqué le bras. Je plisse les yeux pour mieux voir ces fameux insectes, et je comprends. Au lieu d’inoffensives bestioles, le vent rabat sur les enfants des bélugues incandescentes. Ils se mettent à crier et à se débattre. Melchior s’enfuit en direction des oliviers, il me frôle. J’essaye de crier mais aucun son ne sort de ma bouche. Alors je me mets à courir, je trébuche et tombe en avant.

Mes collègues de travail me rattrapent, la place de la Comédie est devenue muette. Plus une seule personne n’est assise en terrasse. Tout le monde a le regard fixé sur le ciel. Lentement, des dizaines et des dizaines de drones en descendent et s’arrêtent un bon mètre au-dessus de nos têtes. Lorsqu’ils commencent à émettre de façon synchrone, un bip de plus en plus rapproché, la panique s’empare de la foule. Quelqu’un pousse Agathe, je la rattrape, elle s’agrippe à mon bras et me lance : « Tu ne pourras être qu’à un seul endroit à la fois. Choisis ! » Au-dessus de nous, le ciel explose.

Au pied du Pont du Gard, c’est la panique. Une étoile filante vient de heurter de plein fouet l’édifice, projetant des éclats de pierre sur tout le groupe. Les autres corps célestes prennent la même direction, le monument et ses alentours sont bombardés, nous n’avons d’autre choix que de sauter dans le Gardon. Juste avant le grand plongeon, Jean-Marc saisit mon poignet et crie : « Tu ne pourras être qu’à un seul endroit à la fois. Choisis ! » Une pierre heurte violemment mon dos, je tombe.

Dans les oliviers, le jour décline. Au loin, on entend les enfants hurler. Tout le monde se rue vers les vignes. Je reste stoïque, je sais déjà les vêtements qui s’enflamment, les cheveux qui se consument, j’ai entendu les hurlements où se mêlent terreur et douleur. Alors qu’aux cris des enfants s’ajoutent ceux des adultes, le Mistral apporte la voix de mon épouse jusqu’à mes oreilles, une voix lointaine qui me susurre : « Tu ne pourras être qu’à un seul endroit à la fois. Choisis ! ». Je ferme les yeux et me laisse tomber à genoux

« Oh pardon ! Je n’avais pas vu que tu dormais mon chéri. »

Nous sommes autour de la piscine, je suis allongé dans un transat. Lucie est coiffée de sa traditionnelle palhola, ma belle-soeur se baigne avec les enfants, mon beau-frère est assis sur le rebord de la piscine et s’exclame que le rosé des Corbières a fait une victime. L’assemblée éclate de rire. Lorsque Lucie retrouve son souffle, elle se retourne vers moi :

« Je te disais qu’à la fin du mois prochain, il y a la randonnée nocturne au Pont du Gard, le pot de départ de ta collègue Agathe et la cueillette des olives qui tombent le même jour. Tu ne pourras être qu’à un seul endroit à la fois. »

Je deviens blême, Lucie s’inquiète :

« Qu’est-ce qui t’arrive ?

– Rien, rien… J’ai fait un rêve étrange »

Alors que Lucie me prend dans ses bras comme on cajolerait un enfant apeuré, je choisis.

Crédit photo : JL G sur Pixabay.

Publié par melaniebonnotauteure

Auteure et chroniqueuse littéraire.

3 commentaires sur « « Choisis » »

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