« Les Enfants de Darwin » (2/4)

Suite… ( La première partie est disponible dans la catégorie « Nouvelles, poèmes et fantaisies ». )

Depuis l’holocauste nucléaire, l’humanité est en péril. Les Serviteurs De Gaïa ont réussi à détruire leur propre espèce. Quand l’unification des Etats a eu lieu, les gens ont été bercés de belles paroles, tout allait s’arranger et redevenir comme avant. On voulait y croire, alors on y a cru. Pourtant les preuves étaient là : 100% de l’eau, de la terre et de l’air contaminés par la radioactivité. Aucun endroit sur Terre n’est sain. La plupart des espèces animales ont disparu, d’autres au contraire se sont adaptées. La végétation a fait de même. Je crois que ce sont les humains qui n’arrivent pas à s’adapter. L’infertilité, les cancers, les malformations sont monnaie courante. Il y a trop de personnes malades, il n’est plus possible de soigner tout le monde. Il a fallu établir des critères de sélection, il y a environ une quarantaine d’années que l’on régule la population par un contrôle sanguin à la naissance. Face à cette injustice, la révolte gronda, l’Etat Unifié ne pouvant faire face il décida de faire quelques concessions. Chaque nouveau-né subirait bien une prise de sang afin de réaliser un caryotype et de connaître son risque de développer une malformation ou maladie en rapport avec l’irradiation déjà subie à l’état de fœtus, cependant, pour que chacun ait droit à la vie, les résultats ne seraient dévoilés que le jour de la majorité, à 15h50 précises. L’ordonnateur devra exécuter la décision prise par l’Etat Unifié au vu des résultats. Seuls trois cas de figures sont possibles. Premièrement, votre génome indique que vous souffrez déjà d’une malformation ou d’une maladie, vous êtes considéré comme incurable, aucun soin ne vous sera apporté. Deuxièmement, votre génome indique qu’éventuellement vous souffrirez d’une maladie, type cancer, vous êtes immédiatement pris en charge, afin de vous assurer une haute probabilité d’éventuelle guérison. Troisièmement, vous êtes la personne la plus chanceuse que l’on connaisse, vous êtes en parfaite santé. Il y a trois ans qu’aucun enfant n’a vu le jour. Ma génération est la dernière, nous allons fermer une ère qui a commencé il y a des millions d’années. Le taux de suicide atteint des records. Le bonheur est un terme que l’on ne trouve plus que dans le dictionnaire. Pourtant je ne me sens pas triste, j’ai même eu une enfance heureuse. On m’a toujours trouvé différente, un peu marginale, j’aime observer les gens, les choses, la nature. Je suis empathique, je ressens les émotions des gens, je veux les aider. Je peux les aider. J’ai une forte imagination, je crée des histoires que je raconte à ceux qui veulent les écouter. Ces derniers sont unanimes, ils ont l’impression que tout s’efface, que je les transporte dans mes fantaisies. J’ai accompagné des personnes en fin de vie, en leur racontant des histoires en rapport avec leur vécu, elles sont parties sereines. La ville a tenu à me récompenser en me remettant une décoration pour service rendu à son prochain. Mes parents sont extrêmement fiers, mais souvent contrariés de mon comportement. Je n’ai presque pas d’amis, je ne sais pas me lier aux autres. Par contre, il ne se passe pas un jour sans que j’aperçoive un animal. Eux qui sont devenus si rares et si peureux, je sens leur présence, ils m’observent. Demain, j’ai 18 ans… Demain, tout change… J’ai peur, pourtant j’ai la nette impression que c’est demain que tout commence.

***

« JOYEUX ANNIVERSAIRE ! »

Je viens de descendre au salon, ma famille m’attendait, cotillons et gâteaux sont de la fête. Mes parents sont partagés entre un grand sourire et des yeux remplis de larmes. Il faut dire que sur leurs cinq enfants, je suis la première à atteindre l’âge de la majorité. Les deux premiers n’ont pas eu cette chance, je souhaite aux deux derniers d’y parvenir. Kaola, quatorze ans, paraît joyeuse, quant à Alan, du haut de ses sept ans, il dévore des yeux la table où les bonbons rivalisent de couleurs.

Nous avons jusqu’à 15h50 pour faire la fête. Après, ce sera l’heure de la venue de l’ordonnateur.  

Il est à présent 15h49, joyeux anniversaire !

Quand on a sonné à la porte, l’atmosphère légère et joyeuse a tourné à la tempête. Kaola est montée dans sa chambre en pleurant, Alan s’est assis devant la télé, mais a oublié de l’allumer, maman s’est précipitée pour ouvrir, papa a broyé le dossier d’une chaise en me fixant dans les yeux. Moi je n’ai pas bougé, peut-être un fol espoir que l’on ne me voie pas, que l’on m’oublie.

Maman est apparue sur le seuil du salon, avec son chapeau pointu totalement de travers et des confettis plein les cheveux. Un homme en costume noir se tenait à côté d’elle, l’air réjoui, un attaché-case légèrement élimé à sa main gauche. Il s’avança vers mon père pour lui serrer la main, puis se planta devant moi. Il était grand, sentait bon le vrai parfum, plutôt charmant et l’air différent lui aussi. Quelque chose m’attirait vers lui, plus que vers quiconque, même plus que mes parents. Il me serra la main fermement et en me lançant un bref clin d’œil, dit d’une voix distincte :

«  Bonjour Lila, c’est un honneur de rencontrer, enfin, une personne comme toi. »

Un éclair d’espoir scintilla en moi, tout allait bien se passer. Oui, à présent j’en étais certaine, ma vie allait vraiment commencer.

Une fois les présentations faites et mon petit frère envoyé dans sa chambre, maman servit à boire à notre hôte. La table n’en demandait pas tant. Ce dernier ouvrit son attaché-case et en sortit une grande enveloppe en kraft qu’il me tendit. Devant mon manque de réaction, mon père me fit un petit signe de tête m’encourageant à la saisir et à l’ouvrir. Ce que je fis. Elle contenait seulement deux feuilles. La première rappelait mon identité, nom, prénoms, date et lieu de naissance, parenté, etc. Rien d’inédit. La deuxième était comme une photographie de X de plusieurs tailles. Les X étaient rangés par paires et chacune était numérotée au-dessus et portait un commentaire en dessous. Je lus à haute voix, plus pour moi-même que pour les autres :

« 1 rien à signaler, 2 rien à signaler… 23 rien à signaler. »

Maman poussa un genre de gémissement suraigu et papa se mit à pleurer de joie. Notre hôte me regardait avec malice.

« C’est impossible ! murmurai-je.

– Mais non ma chérie, c’est formidable, c’est un miracle ! s’exclama ma mère entre deux sanglots.

– Non, c’est strictement impossible ! »

Mon regard se posa sur l’ordonnateur, qui m’incita à finir ma lecture. Maman s’arrêta de pleurer, papa crispa les poings. Je repris d’une voix quasi inaudible.

« 24 rien à signaler. »

Le calme précéda la tempête. Puis maman se mit à hurler, papa décocha un coup de poing à l’ordonnateur qui valsa de sa chaise, les chiens de tout le quartier se mirent à hurler. Je suis restée scotchée à la photographie des deux X, qui faisaient toute la différence, toute ma différence.

Quand le calme fut revenu, par je ne sais quel prodigieux moyen, Joan, l’ordonnateur au nez plein de coton sanguinolent et à l’œil droit caché sous un pochon de glace, demanda à ce qu’on l’écoute, sans l’interrompre. Précisant qu’il répondrait à toutes nos questions après, sauf si on lui assenait un deuxième coup de poing. Ce qui démangeait méchamment mon père, mais qui voulant connaître le fin mot de l’histoire, se retint.

«  J’ai vu bien des réactions, mais c’est la première fois que je me prends un crochet du droit comme celui-là. En même temps, c’est aussi la première fois en vingt ans, que je rencontre une personne porteuse d’une paire de chromosomes de Darwin. Et c’est un honneur ! 

– Une paire de quoi ???  interrogea mon père.

– Chhhhhhhhhhhhhhhhhht !  fût la réponse de ma mère.

– Merci madame ! Si je suis interrompu sans arrêt, je ne suis pas près de rentrer chez moi. Lila possède un génome hors du commun, elle possède une anomalie génétique extrêmement rare. Les êtres humains sont normalement dotés de 23 paires de chromosomes, mais votre fille en possède une vingt-quatrième qui change tout. Cette mutation génétique est due à l’irradiation continuelle que nous subissons depuis soixante-quinze ans. Avant l’attentat, aucun être humain n’est né avec une telle mutation. La première naissance d’une personne présentant cette anomalie a eu lieu quatorze mois après l’holocauste. Depuis, nous enregistrons une progression croissante de ce type de naissance. Comme sur le modèle du siècle dernier, il y a autant de filles que de garçons, avec un léger avantage de naissances pour ces derniers. Attendez monsieur, ne m’interrompez pas, je sais ce que vous allez me dire, encore une invention de l’Etat, les journalistes n’en ont pas parlé. Non, en effet, nous gardons le sujet secret, pour protéger ces personnes. Car leur anomalie n’est pas une mutation génétique comme les autres. C’est LA mutation de l’être humain, l’évolution de l’Homo Sapiens. Tous ceux portant un génome comme celui de Lila sont voués à donner un nouveau souffle à l’humanité. Ils sont la réponse à la fin de notre espèce. »

A suivre…

Crédit photo : beate bachmann sur Pixabay.

Publié par melaniebonnotauteure

Auteure et chroniqueuse littéraire.

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