Lettre 004 : Cher Rudolphe

Lettre 004

27 novembre 2022

Cher Rudolphe,

Noël est une fête empreinte de nostalgie. Car si l’on ajoute des assiettes à table, on détache aussi des chaussettes de la cheminée. N’aie crainte, je ne vais pas sortir les violons, surtout que nous sommes de piètres musiciens dans la famille. Pas plus tard que dimanche dernier, la madre a décidé de monter un duo à la mandoline, avec un radis. « Tchak le pouce » demeurera leur seul et unique tube. (Pourquoi je lui ai dit, à ma mère pas au radis, que j’avais peur de tomber à court d’anecdotes.)

Revenons-en à nos chers disparus. La madre m’a demandée de l’accompagner sur la tombe de ses oncles.

Pour que tu saisisses parfaitement le contexte, il faut préciser que je suis thanatophobe. (Google est ton ami.) De plus, je suis habituée au petit cimetière du village que l’on traverse en trois foulées, pas à celui dont la surface avoisine celle des Galeries Lafayette. Les allées y portent des noms : l’allée des cyprès, l’allée des lavandins, l’allée luia, l’allée graisse, l’allée l’OM. Y’avait même un monsieur assis sur une chaise de camping. Je n’en croyais pas mes yeux, le seul, l’unique, le fameux… Père Lachaise ! (Je n’ai pas osé lui demander un autographe.)

Alors que nous errions comme des âmes en peine, nous avons fini par apercevoir, au loin, un homme au fond du trou. Un autre, quelques pas au-dessus, tenait dans ses mains une corde se terminant par un crochet. Alors que j’effectuais un magistral demi-tour, ma mère m’a attrapée par le poignet, me traînant à sa suite. Mes pieds dérapaient sur le gravier telle la barque de Charon glissant sur le Styx.

Rudolphe, les yeux larmoyants, et le nez aussi rouge que le tien (Je dois être la seule personne allergique aux chrysanthèmes.), j’ai tenté de me signer discrètement afin de reprendre un peu de courage. Mais tremblant de panique, ça ressemblait plutôt à la danse des canards boiteux. Ma mère, pleine… de grâce, évidemment ! (Je vais finir déshéritée des dettes.) Donc, ma mère a demandé de l’aide à ces messieurs. Celui vêtu d’une chemise une taille en dessous de son embonpoint, à l’after-shave plus efficace que le Vicks VapoRub, et au bagou de vendeur de tapis (Quel souk !), nous a proposé d’appeler le gardien. Je pensais qu’il dégainerait son iPhone plus vite qu’Apple rappela Steve Jobs pour faire le job. À la place, il a poussé un hurlement : « FIFOUUUU !!! » (D’après l’ORL, les acouphènes devraient cesser d’ici peu.)

Le gardien du cimetière est apparu entre deux pierres tombales, claudiquant en vapant tel Clopin clopant. Je pensais être au comble du surréalisme, lorsque Fifou s’est mis à hurler à son tour qu’il fallait tuer les gens avant de les mettre dans le trou. L’homme à la chemise particulièrement cintrée a jeté un œil sur son employé, puis sur ses propres mains tenant toujours la corde au crochet. D’une voix de stentor résonnant sur les 5 hectares du cimetière, il a répondu : « Je vais le pendre, puis l’écorcher. » (Blague de pompes funèbres.) Ma paupière droite est partie en crise d’apoplexie, les nerfs de ma pauvre mère ont lâché, elle a ri, mais ri, tellement ri… (De Camargue, rond, thaï, ils y sont tous passés.)

Malheureusement, Igor, euh… Fifou n’a pu nous renseigner. Pourtant les résidents ne doivent pas déménager souvent puisqu’il s’agit là de leur dernière demeure.

Cher meneur des rennes, j’admire ta capacité à te diriger de nuit, sans te tromper, en prenant toujours le chemin le plus rapide. Parce qu’en ce qui me concerne, je possède le sens de l’orientation d’une boussole amoureuse d’un aimant.

Alors que nous repartions la mort dans l’âme, après une heure de recherches infructueuses, j’ai trouvé. Mon grand-père maternel disait que je deviendrais lieutenant de police. (Appelez-moi Colombo !) Nous nous étions juste trompées de portail. (Appelez-moi Colombo… de poulet, ça suffira.)

Cher Rudolphe, nous n’accrochons plus la chaussette de Papé depuis longtemps. Mais il y a celles de ses descendantes, qui ont hérité de sa pugnacité, et de son sens de la famille. Et comme dirait le grand Rafiki (J’aurai jamais un Goncourt en citant un mandrill.) : « Il vit en toi. ».

Des caresses sur ton doux pelage.

Mél.

Crédit photo : bbbeti sur Pixabay.

Publié par melaniebonnotauteure

Auteure et chroniqueuse littéraire.

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